Le Samedi-Dimanche ...Septembre fut un week-end bien rempli ! En effet, Pierre Goy est venu déposer en "pension" un des fleurons de sa nombreuse collection personnelle d'instruments à clavier et à cordes, un instrument historique, en l'espèce un pianoforte anglais construit autour de 1'800. À cette époque, Londres était un centre culturel majeur rayonnant dans toute l'Europe, et si l'Angleterre peinait à produire des compositeurs, nombre de compositeurs et musiciens étrangers, parfois fameux, y résidaient ou y venaient jouer.

Mais dans la foulée, sur proposition de mon frère François Beffa, il avait été prévu que le lendemain du concert de Pierre Goy, le dimanche, mon frère débarquerait avec une douzaine de ses élèves. Au programme: un atelier piano-pianoforte-clavecin. Chaque élève avait travaillé un petit morceau baroque, et un autre de l'époque classique-début romantisme, pour pouvoir "tâter" des instruments pour lesquels ces musiques avaient été primitivement écrites, et qu'ils avaient déjà bien travaillées au piano...

Mais commençons par le début: Le samedi soir, Pierre Goy, professeur de piano et pianoforte au Conservatoire de Lausanne, grand spécialiste des pianoforte et organisateur des rencontres "Harmoniques" au Conservatoire un printemps sur deux, avait prévu de jouer des musiques composées à l'époque de l'instrument amené, et par des compositeurs ayant résidé à Londres à cette époque: Clementi, Dusek et John Field (qui ont peut-être joué cet instrument à l'époque, qui sait..).

C'est avec une grande finesse et une remarquable subtilité de toucher que Pierre Goy a pu mettre en valeur son instrument avec ces musiques taillées sur mesure pour lui. En effet, pour les pianistes amateurs de sonorités amples, de grands contrastes de nuances, voilà soudain ...en apparence du moins, un instrument de sonorité modeste, un peu mate, encore moins sonore dans les aigus...

Il faut dire qu'à cette époque, le pianoforte, qui existait déjà depuis 3/4 de siècles, était en train de prendre son envol et venait juste d'éclipser les clavecins, qui ne pouvaient plus "faire l'affaire" pour la musique romantique naissante. Il allait encore falloir vivre quelque 150 ans de développements majeurs pour arriver à notre piano actuel. Mais un musicien ne se laisse pas rebuter par d'apparents obstacles. Il va disposer de nombre d'artifices de jeu astucieux pour mettre en valeur toutes les pièces en leur donnant un relief intéressant et en tirant de son instrument ses plus belles sonorités, ses possibilités dynamiques les plus intéressantes.

Pour le reste, c'est à nous à adapter un peu nos oreilles, à les habituer à ne pas se faire déborder par les sonorités imposantes du piano moderne, et d'écouter attentivement toute la palette expressive que permettaient déjà les instruments de l'époque, en l'espèce, ici, non pas un piano à queue (ils existaient déjà), mais un "piano carré", soit rectangulaire, avec les cordes disposées un peu comme dans une épinette de même forme. Par contre, la mécanique de l'instrument est encore très proche de celle d'un clavicorde, les touches entraînant une mécanique encore très rudimentaire, très "directe", les cordes étant frappées par des marteaux en ...bois recouverts de cuir ! Étonnant, dans ces circonstances qu'un instrument ainsi fabriqué produise des sons somme toute clairs et ronds...

Pierre Goy nous a conquis et permis de découvrir des oeuvres inconnues, et un instrument que peu de gens ont eu l'occasion d'entendre, à plus forte raison que cette époque marque le début d'une très forte évolution du pianoforte, dont les Anglais sont à l'époque des facteurs "d'avant-garde" en terme d'audace technologique.

Dimanche était donc un autre jour, et le public a été remplacé par une douzaine d'adolescents fraîchement débarqués de Romont et de Bulle. Répartis en 2 groupes, ils ont reçu une présentation rapide de l'évolution de la facture des instruments à claviers et cordes au XVIIIe siècle; une fois initiés aux arcanes de ces 2 instruments concurrents, ils se sont séparés en 2 groupes, l'un restant avec Pierre Goy au salon en compagnie du pianoforte, les autres montant à l'étage dans la chambre de musique pour aborder le clavecin avec votre serviteur... Chacun devait tenter de jouer son morceau à l'instrument concerné, et noter ce qui le frappait, ce qui était difficile à maîtriser, ce qui était agréable, et on cherchait ensemble comment interpréter différemment le morceau avec un instrument dont les possibilités expressives étaient forcément très différentes. Le tout était noté au feutre noir sur de grandes feuilles, et ainsi, les 2 groupes ont pu découvrir en alternance ces 2 ancêtres de leur piano moderne.

L'intérêt de l'expérience, outre sa valeur "historico-documentaire", était aussi de découvrir des instruments voisins, et si l'on est musicien, de trouver le chemin pour faire de la belle musique avec autre chose qu'un piano. Dans la foulée, de découvrir l'instrument pour lequel les morceaux qu'ils avaient travaillés sur le piano avaient été écrits. La journée a été riche en découvertes et en émotions, et il faut féliciter le groupe et leur professeur: ils se sont très bien préparés, ont parfaitement joué le jeu et sont repartis enchantés de leurs découvertes. Ce qui faisait plaisir, c'était de partager leur curiosité et leur fraîcheur...

Pussent tous les jeunes de leur âge être aussi ouverts et prêts à des découvertes comme eux !

Il est en outre probable que l'expérience "pianoforte" soit prolongée, peut-être à l'occasion de la prochaine édition du festival "Harmoniques" au Conservatoire de Lausanne, en mars prochain...

Et un immense merci à Pierre Goy, qui a accepté de venir jouer à La Goulue avec l'un de ses pianoforte, et de consacrer une entière journée de dimanche à initier tous ces jeunes futurs pianistes professionnels peut-être un jour...